Petite méthode pratique
pour la traduction technique

Ce texte est rédigé dans un ordre non logique pour partir de ce que le lecteur sait a priori.
Ceux qui souhaitent un parcours plus rassurant peuvent commencer par lire la section définissant ce qu’est un texte.
Il devrait être bien plus concisQuoique… de didactiques redondances sont bienvenues., mais je n’ai pas eu le temps de faire court. Idées bienvenues !

Pourquoi ce guide ?

Malgré l’excellent travail des équipes de traduction très actives dans le domaine du logiciel (traduc.org, Debian, KDE, Mozilla, OpenOffice.org…), l’absence de méthode de traduction peut être très coûteuse. Dans notre domaine en particulier, un logiciel ou une documentation mal traduits ont un effet désastreux car ils donnent à l’utilisateur une image négative d’opacité et de difficulté, voire d’incohérenceAutre conséquence néfaste sur la langue elle-même : déconstruit le rapport habituel (usage) entre des termes et ce qu’il veulent dire.

Ce très court texte vise donc à doter, en quelques minutes, les apprentis traducteurs d’une méthode qui les guide dans leur activité de traductionLes principes donnés ici sont applicables à la pratique plus large de rédaction de documentation..

Tout un chacun, avec de la pratique, peut devenir bon traducteur et faire les bons choix.
Mais il est utile de formuler les réflexes acquis avec l’expérience sous forme de méthode. On accélère ainsi l’acquisition de ces réflexes, on gagne du temps dans la formation des traducteurs et on améliore d’emblée la qualité des traductions de ceux qui débutent, en instaurant des critères permettant de converger vers un niveau garanti.

Mensonges et vérités sur la traduction

Bien des assertions fausses — faute de bonnes définitions — circulent sur la traduction, la plus redoutable étant la fameuse phrase “traduttore tradittore”… Voici quelques lieux communs qui pour être communs n’en sont pas moins faux (cela concerne tous les types de traductions) :

  • “Y’a pas besoin de comprendre pour traduire.”
  • “On trouve tout dans le dictionnaire.”
  • “Faire du mot-à-mot c’est être fidèle.”
  • “Traduction n’est pas adaptation.”

En miroir, ce qu’il en est vraiment :

  • Il y a une infinité de bonnes traductions.
  • Le concept de “fidélité” en traduction est mis à toutes les sauces, avec un flou qui ne fait que refléter le manque de repères de celui qui l’énonce. On peut être fidèle à l’auteur, fidèle à la réalité, fidèle au caractère ouvert du texte (poésie), etc.
  • Traduction technique et traduction littéraire, même combat. Seuls Les choix changent.

Définition opérationnelle de ce qu’est un texte

Avant de répondre à la question de ce qu’est une bonne traduction, donnons une définition pratique de ce qu’est un texte. Un texte :

  • véhicule un message,
  • issu d’un auteur donné,
  • qui a en tête un type de lecteur donné et
  • qui souhaite provoquer sur lui un certain effet.

On voit de multiples paramètres en jeu : représentation d’une réalité, style et intention de l’auteur (effet souhaité sur le lecteur), ouverture/fermeture d’un texte (marge plus ou moins grande d’interprétation, les textes poétiques étant par définition ouverts), culture et connaissances du lecteur, etc.

Définition minimale de ce qu’est traduire

Alors, qu’est-ce que traduire ? Traduire consiste à transformer un message pour qu’il ait le même sens et le même effet sur un autre lecteur (bagage cognitif différent) et en une autre langue. Autrement dit, il s’agit de redire un message à un lecteur qui ne parle pas la même langue et n’a pas la mêmeExtrapolons : tout est traduction, tout est interprétation. La lecture de toute texte — même en sa propre langue –, la réception de tout message est interprétation. culture que l’auteur.
Bien traduire, c’est donc conserver le message et ses différents éléments, d’une part la représentation de la réalité, d’autre part l’effet, sachant que le lecteur d’arrivée est différent du lecteur de départ.

Précisons que dans le contexte de la traduction technique à but didactique, le problème est simplifié :
le but est de rendre le lecteur opérationnel le plus vite possible. On ne se focalisera pas sur les propriétés stylistiques du texte. La difficulté sur laquelle on se concentrera est celle de l’évaluation des connaissances du lecteur. On traduit une documentation bureautique ? L’effort sera double car le bagage du lecteur est faible. On traduit une documentation très technique ? Il faut veiller à pas introduire de néologismes qui troubleraient le lecteur par rapport au vocabulaire qu’il connaît déjà.

Modélisation du processus de traduction

En observant la pratique des interprètes de conférence en simultanée et consécutive, on a abouti à un modèle du processus de traduction, qui est dans la pratique extrêmement efficace. Pour bien traduire, il faut avoir en tête un processus très simple :

1. comprendre => 2. déverbaliser => 3. reformuler

1. Comprendre

La première étape, celle de la compréhension, est la plus importante. La plus difficile, celle qui requiert sensibilité, humilitéFantasmes et subjectivité du traducteur ne sont qu’outils asservis à l’éthique du traducteur., intelligence. En effet, il faut une compréhension multi dimensionnelle : une représentation de réalité et un effet souhaité (cela dit, il est plus facile de traduire si l’on s’est approprié l’intentionOn pourrait d’ailleurs imaginer un exercice dit de “traduction de composition” de même que des acteurs jouent des rôles de composition… de l’auteur).

Exemple de mauvaise traduction due à une incompréhension :


deborphan
est capable de lister les orphelins (c’est à dire les paquets qui
ne dépendent d’aucun autre paquet).

pour :


deborphan
finds “orphaned” packages on your system. It determines which
packages have no other packages depending on their installation.

2. Déverbaliser

La deuxième étape, celle qui consiste à se détacher des mots, est indispensable.

Pourquoi faut-il, quand on traduit, s’efforcer de déverbaliser ? Parce que les mots nous bruitent. Ils sont trop lourds de l’expérience de chacun. Par exemple, “ordinateur”, aussi consensuel et univoque soit-il, génère cependant un sens différent pour chacun de nous : ce sens résulte de l’ensemble des occurrences du terme rencontrées au cours de la vie de chacun… Que dire alors d’un terme tel que “application”, polysémiqueÀ savoir dont le sens “objectif” varie en fonction du contexte : ne pas déverbaliser augmente le risque de sacrifier le sens pour traduire un mot, avec le risque qu’il soit traduit dans une mauvaise acception…

3. Reformuler

La troisième étape est celle, cruciale, de la reformulation. Elle dépend étroitement de la maturité du traducteur, de sa richesse en concepts et en vocabulaire. Les deux sont d’ailleurs très liés : une mauvaise compréhension (étape 1) signifie probablement que le traducteur n’a pas le bagage, et s’il n’a pas le bagage, il est peu probable qu’il ait le vocabulaire…
Le piège ici est que le traducteur puise péniblement dans un vocabulaire pauvre — ce qui présente le danger, par accumulation, d’appauvrir l’expressivité de la langue elle-même.

Bien des traducteurs novices croient à tort que s’ils ont du mal à traduire, c’est qu’ils ne “trouvent pas les bons mots”… Une introspection rigoureuse les amènera cependant à la conclusion que la raison est bien plus simple et profonde : c’est qu’ils ne comprennent pas réellement le texte. Comment corriger cela ? En comprenant ce qu’on fait. En s’enrichissant de concepts, en lisant, et en lisant encore, en discutant avec d’autres, en découvrant davantage du monde — ou de la technique si l’on traduit un texte technique… bref par la curiosité et l’assimilation de nouveaux concepts.

Erreurs les plus fréquentes

Il découle mécaniquement de ce modèle que les sources principales d’erreurs en traduction sont les suivantes :

  • non compréhension (ou compréhension ’superficielle’),
  • non déverbalisation (mot-à-mot) et
  • pauvreté linguistique/conceptuelle dans la langue maternelle.

En pratique face au texte…

Nous recommandons de ne pas commencer à traduire avant de dominer un minimum le sujet. Sur un texte long, il est intéressant toujours de parcourir une première fois le texte afin de savoir où veut aller l’auteur, d’appréhender le ton et le style utilisé, de cerner le lecteur à qui il s’adresse. Sur un paragraphe donné, il est évident qu’il est nécessaire de disposer du contexte pour bien traduire. Dans certains cas, il faudra récrire, et adapter à une organisation logique plus adaptée en français.

L’attitude à adopter est donc la suivante : il faut lire en comprenant, s’assurer qu’on a compris en cachant le texte original et en se remémorant les idées exprimées, et juste les idées (il faut se détacher des mots), puis enfin, reformuler. Traduire en ayant les yeux sur le texte original ne peut pas donner un bon résultat car le texte résultant est du charabia ne provenant pas d’une idée mûrie comme il se doit par le traducteur.

Concrètement, par exemple sur un long texte:

  1. commencer par parcourir la table des matières ou le plan et l’assimiler
  2. pour une section donnée, parcourir la section et assimiler le cheminement
  3. par paragrapheAttention, il faut parfois revoir le découpage en paragraphes., lire, cacher le texte, reformuler sans regarder le texte.

Le cas des néologismes et anglicismes

Le cas des concepts nouveaux : de réelles nouveautés conceptuelles, il n’y en a pas autant que n’apparaissent de néologismes à mon sens.

(en cours…)